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La masturbation féminine, un début de prise de pouvoir entravé par des tabous résistants

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Illana Weizman, doctorante en sociologie à l’université de Tel Aviv, est également une activiste féministe intersectionnelle que j’apprécie beaucoup. Récemment, elle a mené une petite enquête sur la masturbation féminine.


Cet article a été entièrement rédigé par Illana Weizman et est basé sur les résultats d’un questionnaire sur la masturbation féminine passé à un échantillon de 382 femmes en majorité cisgenres et hétérosexuelles sur son compte militant féministe Instagram.

Le plaisir féminin, mystérieux et ésotérique ? Non. Simple et mécanique.

Le sondage révèle que 25% des interrogées atteignent l’orgasme en moins de 5 minutes et 56% entre 10 et 15 minutes. Plus de 75% des interrogées ont donc une facilité certaine pour atteindre l’orgasme rapidement en solo. Si l’on considère l’accès à l’orgasme dans le cadre de rapports hétérosexuels, on s’aperçoit que les femmes sont de véritables laissées-pour-compte.

Selon une étude de Philippe Brenot datant de 2012, 90% des hommes ont un orgasme à chaque rapport sexuel, contre 16% seulement des femmes. Il est donc évident que les raisons ne sont pas mécaniques mais bien liées à un manque de considération et d’attention aux femmes et leurs envies.

Les pratiques masturbatoires privilégient très largement la stimulation du clitoris. Alors pourquoi les rapports hétéros ne se mettent-ils pas au diapason ?

En peloton de tête des raisons de ce « fossé orgasmique » entre les hommes et les femmes, les pratiques non adaptées à l’orgasme féminin qui se perpétuent sous la couette et ailleurs. Lors de leurs sessions masturbatoires, on observe que les femmes interrogées, utilisant ou non des sextoys, stimulent leurs clitoris et uniquement leur clitoris à près de 90%.

Les 10% restant cumule stimulation clitoridienne et pénétration vaginale avec un sextoy ou leurs doigts. Si c’est le plaisir et non la simple procréation qui nous importe, la pénétration ne doit pas être le centre de nos sexualités. (poke Maïa Mazaurette et son dernier ouvrage Sortir du trou lever la tête).

Une autre piste de réflexion concernant ce décalage entre pratiques sexuelles et rendement orgasmique pour les femmes peut être trouvée dans Au-delà de la pénétration de Martin Page. Il y explique notamment que si les relations sexuelles étaient affaire de plaisir et non de domination, les femmes seraient moins pénétrées et les hommes davantage.

La sexualité est un lieu où le patriarcat exulte, décomplexé, prenant place dans l’inconscient et les mécanismes les plus primitifs. Les rapports sexuels sont d’un bout à l’autre des rapports de domination.

Autre observation, les femmes qui ne se rentrent pas de doigts pendant une masturbation solo le font souvent devant leur partenaire. L’objectif pour elles étant purement de l’exciter en collant aux images porno qui font office d’injonctions pour les femmes :

Je vais me mettre des doigts si je me touche devant mon mec. Mais jamais seule. En fait ça ne me fait aucun effet mécanique. Je veux dire, en soi, ça ne me donne pas de plaisir particulier d’avoir des doigts dans le vagin. Ça me fait juste plaisir de lui faire plaisir puisque je sais que ça l’excite. Du coup ça va aussi m’exciter mais c’est en relation à lui uniquement. Ça n’est pas un plaisir corporel immédiat. C’est une projection sur son désir à lui.

L’idée de se masturber pour une femme est de plus en plus acceptée socialement, mais reste traversée de tabous

Sur mon échantillon, près de 75% des femmes interrogées se masturbent fréquemment, de une fois par jour à une fois par semaine, 4% disent le faire même plusieurs fois par jour. Cependant, ce n’est pas parce que la pratique s’est démocratisée et partiellement détabouisée que ne perdurent pas certains stigmas et restes de honte associés.

51% des enquêtées ressentent à un moment ou à un autre de leur épisode masturbatoire un sentiment de honte diffus. Honte de l’acte masturbatoire en lui-même, honte de ses propres mimiques pendant, honte de son corps aussi, de ne pas répondre à un certain nombre de critères de beauté, empêchant un complet lâcher prise :

Mon visage, mes mimiques, quand je jouis, je ne les assume pas, j’essaye au max de ne pas penser à la tête que je peux tirer. Puis au-delà de ça, je sens bien qu’il reste une part de tabou pour moi. Je sais que je ne devrais pas mais c’est dur d’en sortir. 

Si je me sens moche à ce moment-là, à cause d’une prise de poids ou autre, j’ai du mal à assumer mon corps et du coup à prendre beaucoup de plaisir, sans honte ou dégoût de moi.

Ce sentiment de honte peut aussi apparaitre en relation aux images dégradantes des films porno pour celles qui utilisent ce type de vidéos comme support masturbatoire. C’est le cas pour 62% d’entre elles :

 J’ai honte si je regarde un porno avec des scènes de soumission un peu hardcore. Ce qui m’arrive souvent car c’est ce qui va m’exciter mais une fois que j’ai joui, j’ai de l’écœurement.

Ce sentiment de honte n’épargne pas des femmes qui se masturbent à l’aide de leur imagination uniquement car leurs fantasmes sont imprégnés malgré elles de ces rapports de domination :

Je culpabilise de mes fantasmes. Je me dis putain je suis allée loin là sur mes délires de gang bang ou de sexe forcé. Je me sens coupable après avoir joui. Coupables de mes pensées. Je redescends et là je me dis. Waw, quand même.

43% des femmes interrogées disent se sentir « ridicules » à un moment ou plusieurs de leur masturbation : « Parfois je ris tellement je me sens conne », « Ça empiète sur mon plaisir et sur l’intensité de mon orgasme, je sens que je suis en retenue », « Je me sens sale ».

Ces sentiments découlent directement des stigmas centenaires/millénaires apposés sur la masturbation, et principalement la masturbation féminine. Il est dès lors complexe pour les femmes de se détacher de ces images négatives et de prendre leur pied sans entrave.

On voit donc que les femmes se masturbent, de plus en plus, en parlent, de plus en plus, mais elles ne sont pas encore délestées de toutes les représentations péjoratives liées à la masturbation.

Tu peux te masturber, mais reste dans les clous.

Au-delà des tabous autour du simple acte de se masturber, la façon dont l’onanisme féminin est mis en scène dans la culture populaire répond à des codes très normés qui limitent encore une fois l’expression libre des femmes dans leur plaisir.

En se masturbant, elles se retrouvent parfois dans des situations de dissonances entre leur envie de faire, leurs besoins physiologiques et les images du « bien se masturber » ou « se masturber comme dans les films »:

Je me sens disgracieuse en comparaison avec les images qu’on nous montre de la masturbation dans le porno par exemple. J’ai remarqué que parfois j’interromps ce que je fais pour me recadrer et me toucher comme dans les films.

Pour autant, nombre de femmes, à hauteur de 38% dans mon échantillon, se sentent complètement libres dans leur masturbation, déconnectées de toute image à imiter :

Justement, je suis seule, je n’ai personne à qui plaire, à part moi-même, quand je me masturbe je fais n’importe quoi ! Je me laisse complétement guider par ce dicte mon corps. Si je veux être dans une position chelou, je le fais, j’ai honte de rien dans ces moments-là, c’est mon exutoire sexuel. Parce que ça, je ne peux pas le faire devant mon copain.

Le regard masculin, aliénant et boostant à la fois.

Dans le cadre d’un rapport sexuel hétérosexuel, il est difficile pour une femme de se départir du regard de son partenaire masculin. Que va-t-il penser si je veux tester telle pratique ? Va-t-il me trouver sexy dans telle position ?

Cela vaut dans une relation à deux mais aussi pendant un épisode de masturbation en solo. Ce regard et ces attentes masculines réelles ou supposées sont présentes, même lorsque l’homme est physiquement absent : « J’imagine que mon mec ou mon amant me mate, je l’imagine hyper excité en me regardant. Y’a que ça qui me fait décoller. »

L’idée de plaire aux hommes, en se pliant, en s’adaptant à leurs désirs et leur regard posé sur nous vient s’immiscer jusque dans nos pratiques masturbatoires. Ce moment où, le seul plaisir de la femme devrait être au centre : « Je me sens sexy quand je me masturbe avec un homme, pas seule. Avec un homme je joue la sensuelle, c’est cette performance qui me plait. Seule je ne me masturbe pas du tout de la même façon. Je prends moins de plaisir d’ailleurs. Ce qui me fait kiffer c’est de voir l’envie dans ses yeux. »

Si le plaisir est là, quel est le problème me direz-vous ? Si c’est assumé, si ces femmes se réapproprient ces fantasmes pour booster leur libido et leur excitation : « J’ai bien conscience que je me calque sur les fantasmes masculins. So what ? Si ça me fait jouir ? Et ça me fait jouir de ouf. Je vais pas m’en priver. Je me sens putain de sexy. »

Alors oui, si le but est de jouir et que la femme se sent puissante dans cette pratique, pourquoi ne pas utiliser cet outil, imaginer le regard de l’homme sur ce que l’on est en train de faire ? Il est néanmoins dommage que nombre de femmes ne puissent s’en affranchir pour aller explorer des terrains encore vierges de leur imagination érotique, des découvertes qui les concernent elles, sans lien avec eux.

Se conformer à ce que l’on imagine être les fantasmes de son partenaire vient limiter une forme de prise d’indépendance, l’accès à un plaisir essentiel qui vient de l’intérieur et non en conséquence de celui de l’autre.

Mon plaisir, mon super pouvoir

S’affranchir du regard masculin pendant la masturbation, c’est ce qui arrive à 31% de mon échantillon : « Me masturber me fait me sentir vivante et toute puissante. Je suis dans une trance. Je suis seule, je suis libre », « C’est fort, je me trouve sexy car je me réapproprie mon corps et mon plaisir, rien qu’à moi, sans la pression d’un mec ».

Une dose de narcissisme et de self love peut s’ajouter dans une forme d’egotrip des plus jouissif : « Je me sens ultra sexy, parfois je me filme ou me mate dans la glace, je peux même mater mes vidéos pour me toucher une fois prochaine. »

La libération en solo par le son et la gestuelle

Près de 90% des femmes interrogées font moins de bruit seules qu’avec un partenaire. Il semblerait qu’elles se sentent libérées des diktats de la surenchère démonstrative, venue du porno et plus largement du cinéma mainstream, qui sous-tend l’idée qu’une femme doit montrer bien fort et bien clairement à son partenaire masculin qu’il est bien monté et sait très bien lui donner du plaisir.

La simulation étant l’acmé de cette idée : « Je suis largement moins bruyante en solo. Je suis même quasi silencieuse. Souvent en couple j’en rajoute pour montrer à mon mec que oui c’est bon ce qu’il fait, un peu comme une pompom girl. »

Le fait de ne pas en faire des tonnes sur la manifestation (réelle, simulée ou semi simulée de son plaisir) favorise une jouissance plus profonde, plus authentique : « Je fais 0 bruit seule. Je me concentre sur ce que je ressens. Y’a juste ma respiration qui varie. Et ça renforce mes orgasmes. »

Certaines femmes font davantage de bruit seules mais de façon différente. Moins contrôlée. Débridée : « Je crie encore plus. Ça m’excite de m’entendre. Je me sens libre de crier n’importe comment, pas juste avec des cris pas trop hystériques tu vois. Quand je suis avec mon mec je joue un peu. Faut que ça reste joli, féminin, emballé mais pas trop.», « Mes râles sont plus bruts. Moins contrôlés quand je suis seule. J’ai personne à impressionner, ou devant qui je dois faire gaffe de pas paraître bizarre si je crie ou gémi comme ça ou comme ça. Je ne sais pas je suis comme un animal seule. Alors qu’avec un mec je fais attention à l’image que je renvoie.»

Il n’y a pas que le volume sonore qui change, la gestuelle diffère également lorsque les femmes se retrouvent seules : « Je suis beaucoup plus mobile quand je me touche seule. Je fais de grands gestes, je m’appuie sur le clito et me caresse de façon plus brutale presque, je change de position, j’ai pas honte du tout que ça parte dans tous les sens. Si je suis avec mon mec je vais vite me resigner si ça vient pas rapidement, je veux pas en faire des caisses.»


Pour conclure, nous pouvons dire que la masturbation féminine se démocratise et se déstigmatise lentement – en grande partie grâce au travail des militantes féministes qui aident à l’évolution des représentations qui entourent ces pratiques – pour autant, on observe qu’une majorité de femmes ne se débarrassent encore pas totalement des stigmas incorporés et sont souvent frappées de moments de honte ou de gêne lors de leurs séances masturbatoires.

De plus, on observe une limite dans le lâcher prise et l’affranchissement du regard masculin sur leur plaisir. Pour autant, une part non négligeable des femmes interrogées parlent de plaisir exacerbé et empouvoirant lorsqu’elles se caressent librement. Des pratiques et des stimulations à importer urgemment dans le couple.


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